Ils ont voté et puis après ?
15 mars 2010, 8:04
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Avec toutes l’excitation et l’enthousiasme suscité par les élections régionales, il est de mauvais ton de prôner l’abstention aux élections.

Montrer du doigt comme le vilain petit canard, on est vite accusé de faire le jeu du FN et des fachos en tout genre.

Pour essayer d’expliquer en quoi les élections sont un leurre, et en quoi elles ôtent la souveraineté de chacun pour la confier à des élus qui n’ont de compte à rendre que tous les 5 ans,  j’ai reproduit le texte d’Élisée Reclus célèbre géographe et anarchiste.

Lettre d’Élisée Reclus (1830-1905) datée du 26 septembre 1885 (publiée dans Le Révolté du 11 octobre 1885)

Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages – et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.

N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons.

Élisée Reclus


A consulter le très bon site Le Mague qui m’a inspiré pour l’article.

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Onfray et les antispécistes
26 septembre 2009, 3:35
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Je retranscris ci-dessous l’article du philosophe libertaire Michel Onfray publié dans Siné Hebdo (n°50 – 19 août 2009, 2euros dans tous les bons kiosque).

sinehebdo50

Aujourd’hui, contre le féroce anthropocentrisme régnant, des gens se lèvent enfin, oh très peu, comme certains s’étaient élevés contre l’esclavage à une certaine époque. On aurait dit : qu’est-ce qu’ils ont ceux-là ? Ils s’appellent
antispécistes.

Michel Onfray nous a tout expliqué la semaine dernière. Il les approuve mais s’insurge contre les plus extrémistes qui finiront par se faire leur George Besse, leur Aldo Moro et contre un de leurs leaders qui fait de l’abattoir d’animaux le strict équivalent de la solution finale. Ce qui fait la différence c’est la haine.

Mais la relation avec les animaux est une grande question de notre temps, dis-je pompeusement.
Jackie Berroyer


Les antispécistes mènent un combat qui les honore : ils luttent contre cette idée chrétienne qui consiste à dire que l’homme a été créé par Dieu comme preuve du couronnement de Son génie, que, de ce fait, il domine la nature et qu’il a donc le droit d’user des animaux comme il l’entend pour son loisir, son travail, sa nourriture et son bon plaisir. Que des militants de cette cause existent est une bonne chose. Que le philosophe Peter Singer mène ce combat dans La Libération animale (Grasset) avec des arguments qui ébranlent toute conscience formatée au rationalisme occidental, dont moi, est également intellectuellement salutaire.

Depuis sept ans que j’enseigne une histoire alternative de la philosophie à l’université populaire de Caen en mettant en avant les penseurs atomistes, les épicuriens, les athées, les hédonistes, les sensualistes, les matérialistes, les anarchistes, j’ai découvert que la plupart de ces philosophes oubliés, négligés, écartés, défendaient cette thèse radicale : il n’y a pas une différence de nature entre les hommes et les animaux (ce qu’affirment les judéo-chrétiens) mais une différence de degrés (ce que disent les antispécistes) . Ce qui change tout…

Le combat antispéciste est légitime quand il nous invite à réfléchir sur la souffrance animale, la légitimité de l’expérimentation scientifique avec les bêtes, le bien-fondé du végétarisme (auquel toute conscience qui s’exerce un tant soit peu à la réflexion ne peut que consentir intellectuellement…), les conditions indignes de l’élevage industriel, la tragédie que représente philosophiquement l’abattage programmé d’êtres vivants, la sauvagerie de toute spectacularisation de la mort comme dans le cas de la corrida ou des combats de coqs, la honte associée à toute entreprise carcérale de type zoo, et la nécessité de penser autrement notre rapport aux animaux. Sur ce terrain, notre humanité patine, elle retarde, elle périclite.

Je ne peux voir un chargement de veaux, de porcs ou de moutons dans un camion qui se dirige vers l’abattoir sans une immense empathie, une véritable souffrance physiologiquement expérimentée, une honte d’être un homme dont la tribu s’arroge le droit de ces odieux charrois. Mais je ne puis accepter que des militants antispécistes, dont parfois Peter Singer, assimilent ces convois aux trains de la mort qui conduisaient des déportés vers les chambres à gaz ou fassent de l’abattoir le strict équivalent de la solution finale…

J’ai le cœur retourné devant les images de taureaux sacrifiés dans des arènes, d’animaux torturés dans des laboratoires, de phoques massacrés sur la banquise, de compagnons  domestiques suppliciés par des crétins qui ne les valent pas. Mais je m’insurge que des commandos déterrent l’urne funéraire de la mère du patron de Novartis (le laboratoire qui expérimente sur des animaux), profanent sa tombe avec des inscriptions insultantes, incendient des domiciles, menacent de mort, promettent d’enlever les enfants des responsables de cette entreprise, fassent courir de fausses réputations de pédophilie sur ces gens-là, car… les bêtes ne manifestent pas cette inhumanité-là ! Et pour cause… Ces personnes montrent qu’il existe tout de même une différence entre les hommes et les animaux : seuls les premiers jouissent de mal qu’ils font. J’invite ces « humains » à prendre des leçons auprès des animaux…

Michel Onfray, Siné Hebdo n° 50, 19 août 2009

Site perso de Michel Onfray

Siné Hebdo



Treblinka le retour
27 décembre 2008, 9:48
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Historien de la Shoah et fervent défenseur des droits civiques aux Etats-Unis, Charles Patterson nous livre ici un ouvrage coup de poing.

Il décrit et analyse les rapports entre humains et animaux depuis la création du monde, et montre le tournant de l’industrialisation de l’élevage et de l’abattage des animaux au cours du XXe siècle. Notamment avec l’adoption du travail à la chaine et le découpage du travail en tâches simples et répétitives, de façon à banaliser le geste de la mise à mort.

Charles Patterson établit un parallèle qui dérange et provoque le scandale entre le génocide juif et l’élevage et l’abattage massif et industriel des animaux.

Son livre permet de mieux comprendre et mettre en lumière l’expression de l’auteur yiddish et prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer : « Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis »

Charles Patterson, Un éternel Treblinka, des abattoirs aux camps de la mort, 2008 (Ed. Calmann-Levy)

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Truculences orientales
13 décembre 2008, 1:11
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Voici un de mes coups de cœur lecture de cette fin d’année.

Nasr Eddin Hodja aurait existé et vécu au XIIIe siècle en Anatolie (Turquie) et a servi au cours des siècles aux Turcs, Arabes et Persans comme source d’une sagesse malicieuse et critique des riches, des puissants et des dérives de la religion.

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Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, Pocket, 1994, 6 euros.


Le soleil et la lune

On aimait bien embarrasser Nasr Eddin avec des questions oiseuses, ou carrément impossibles à résoudre. Un jour, on lui demande :

– Nasr Eddin, toi qui est versé dans les sciences et les mystères, dis-nous quel est le plus utile, du soleil ou de la lune.

– La lune, sans aucun doute. Elle éclaire quand il fait nuit, alors que ce stupide soleil luit quand il fait jour.


Comment sauver un avare de la noyade

Un jour, Mustafa, le gros richard de la ville, réputé pour son âpreté au gain, tombe dans la rivière. Il ne sais pas nager; le courant commence à l’emporter, tandis qu’on l’entend appeler au secours.

Les riverains se précipitent; on se penche au-dessus pour tenter de l’attraper au passage :

– Donne la main, Mustafa, donne la main !

Mais les yeux exorbités, il regarde désespérément ses sauveteurs sans rien faire pour s’aider. Il est déjà presque trop tard lorsque Nasr Eddin surgit. Il écarte la foule et crie en lui tendant la main :

– Tiens, Mustafa, prends ma main, prends !